"La douceur du corset" de Emmanuelle Pol

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Ce qu’en dit l’éditeur :

«Avez-vous déjà porté… un corset ?
Eh bien, un homme comme celui dont je vous parle, cela ressemble très précisément à un corset !
Celles d’entre vous qui ont déjà utilisé cet accessoire saisiront immédiatement ce que je veux dire. Quant aux autres, jamais, non, jamais elles ne comprendront…
Attention, ne vous y trompez pas, nous parlons bien ici de l’authentique corset victorien, de la haute gaine baleinée, rigide, lacée tout du long, de cet engin qui étrangle l’abdomen dans un étau cruellement cintré et étreint férocement la taille, et non pas d’une quelconque pièce de lingerie fantaisie !»

La douceur du corset est le premier livre d’Emmanuelle Pol. À travers six histoires mordantes et sensuelles, elle s’attaque avec beaucoup d’esprit aux rapports amoureux — dans tous les sens du mot rapport, d’ailleurs.
Une belle écriture, rythmée et maîtrisée.

Mon avis :

J’ai hésité longtemps, tournant autour sans parvenir à m’y résoudre, avant de lire ce merveilleux petit recueil de nouvelles d’Emmanuelle Pol. Non pas que je doutais un seul instant de sa qualité, Emmanuelle Pol étant certainement une de mes plus belles découvertes littéraire de cette première année, bientôt échue, de blog, mais parce qu’ayant déjà dévoré ses deux derniers romans, « La douceur du corset » était le dernier à ce jour disponible à lire, dans l’attente d’une parution prochaine…

Mais finalement, je n’ai pas pu tenir, j’avais besoin de retrouver son univers si particulier, sensuel et troublant…

Au travers de ces six nouvelles, aussi délicieuses les unes que les autres, Emmanuelle Pol nous entraine dans toute la complexité de la relation amoureuse, la disséquant pour en mettre en évidence toute l’ambivalence. Que ce soient la relation intime qui unit la beauté désir et la contrainte acceptée, la rivalité qui conduit à se surpasser soi-même, l’ensemble des mauvaises pensées sous-jacentes aux sentiments les plus purs, le passage des années qui modifie la teneur du désir en le rendant plus profond, ou encore, le poison mortifère de l’ensemble des routines imposées qui peuvent scléroser jusqu’à sa perte un couple, chaque page pétille d’intelligence pour notre plus grand bonheur de lecteurs.

« La douceur du corset » est un véritable bijou de littérature, mis en valeur par la qualité, devenue si rare, des Editions Finitude. Une lecture délicate et brillante dont vous ne pourrez sortir, comme moi, que subjugués, désormais à jamais dans l’attente des mots qui sortiront de la plume d’Emmanuelle Pol. Une lecture indispensable.

Editions Finitude

Non disponible au format ebook

"Marin mon coeur" de Eugène Savitzkaya

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Ce qu’en dit l’éditeur :

Dans ce livre, tout se passe pour la première fois. Marin découvre le monde et le monde découvre Marin. Marin ou une partie de Marin peut se dissoudre dans l’eau et s’élever dans l’air. Marin est hypnotisé par un chat. Marin oblige la mer à s’aplatir. Marin mange du poisson et Marin mange de la terre. Le riz fait rire Marin. Marin ou une partie de Marin s’enfuit en carrousel. Qui est Marin et de quoi est-il fait ? A ces deux questions, il n’existe qu’une réponse. Mais l’auteur préfère donner sa langue au crapaud-buffle.

Mon avis :

Il me semblait important, après la lecture des « Lettres à Eugène », cette correspondance magnifique entre Hervé Guibert et Eugène Savitzkaya parue il y a quelques semaines aux Editions Gallimard, d’aller plus loin et de vous faire découvrir les œuvres de ce dernier, très largement méconnu alors qu’il fait partie de ces auteurs résolument incontournables. Car c’est ainsi le grand privilège des blogs que d’avoir cette liberté, infinie, de se détacher de l’actualité littéraire, de cette course effrénée à la nouveauté, à tout prix, pour pouvoir revenir à des œuvres plus confidentielles mais importantes, puisqu’elles ont commencé à traverser l’épreuve des années. Mais je vous parlerai, un jour, de ma conception du blogging et du rôle qu’a à jouer le blogueur dans la vie littéraire…

« Marin mon cœur » est un roman d’une beauté désarmante, de ceux qu’on lit et qu’on relit sans cesse, parce-que l’auteur, par la magie d’un peu de papier et d’encre, vous a fait découvrir un monde dont vous ignoriez jusqu’à présent l’existence. Entièrement dédié au fils ainé d’Eugène Savitzkaya, Marin, il est, de ses premières perceptions in utero à ses deux ans, le roman de sa découverte du monde…

Tout d’abord, un monde qui l’englobe, puis dont, progressivement, il apprend à se distancier, comprenant qu’il n’est point le prolongement de lui-même mais extérieur à lui. Un monde d’objets peuplé de géants… Ce monde que progressivement, Marin apprendra à nommer, jusqu’à s’opposer à lui pour affirmer qu’il est Marin, unique est splendide.

C’est un roman d’une profonde tendresse, le roman d’un père pour son fils, ou d’un père à son fils, c’est selon, dans lequel chaque mot, chaque phrase, brillent de cet amour infini qui les relie. D’une poésie troublante et délicate, c’est l’histoire d’un éveil au monde, une histoire universelle, en somme, mais qui prend ici la grandeur des plus belles épopées individuelles. Une centaine de pages magnifiques qui vous feront considérer le monde, une fois refermées, avec un œil neuf et émerveillé.

Les Editions de Minuit

Disponible au format ebook

"Forêts" de Wajdi Mouawad

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Ce qu’en dit l’éditeur :

En remontant le fil de ses origines, Loup ouvre une porte qui la conduira au fond d’un gouffre, car là se trouve la mémoire de son sang : une séquence douloureuse d’amours impossibles, qui va de Odette à Hélène, puis à Léonie, à Ludivine, à Sarah, à Luce, et enfin à Aimée, sa mère… On dirait bien qu’un mauvais sort a décimé cette famille, l’a lancée dans le train des malheurs et l’hallali des grands soirs, au coeur de la forêt des Ardennes. Mais Loup est courageuse, elle veut tordre le cou au destin, lui faire cracher son fiel afin de casser le fil de toutes les enfances abandonnées.

Mon avis :

Troisième volet de la tétralogie « Le sang des promesses », « Forêts » amorce un tournant décisif dans l’exploration des origines  initiée par Wilfrid, en quête d’une sépulture pour le cadavre de son père, dans « Littoral ». Car, là où les deux premiers volets faisaient de cette quête une recherche du sens, comme si dans ce passé masqué par les drames de l’histoire pouvait se loger une justification d’être, « Forêts », en menant Loup jusqu’aux limites de son histoire, l’amène à bien au contraire revenir au présent, peut-être simplement pour vivre, ou plutôt tenter d’inventer une manière de vivre qui échapperait aux inlassables répétitions des erreurs et des drames de ses aïeux.

Tout le génie de « Forêts » est ainsi d’entrecroiser les vies de cette chaine de femmes que devra remonter Loup, dernière de cette lignée, de ces femmes qui auront dû, toutes, trahir leurs promesses faites pour survivre, avec les évènements de l’histoire du XXème siècle, de la première guerre mondiale à la shoah durant la seconde, puis l’exil obligé vers le Québec, terre d’asile où, peut-être, un recommencement deviendrait possible…

Rompre ainsi le fil de ces amours promis et retirés, de ces femmes qui, les unes après les autres, se seront vues contraintes à l’abandon de leurs filles… Une chaine d’abandons que seule Loup, dans sa quête obstinée et nécessaire, pourra briser pour à nouveau vivre et peut-être aimer.

« Forêts » est ainsi une pièce extrêmement forte, à l’écriture remarquable, flirtant constamment avec le chant, dans son acception la plus tragique, un chant qui constamment s’y élève pour simplement tenter de comprendre. Puis, en définitive, réaliser que le seul sens que recèlent les douleurs qui ont abouti jusqu’à nous reste celui qu’on y met, rétrospectivement… Et qu’en nous seuls réside la force, par cette connaissance, d’infléchir le cours de nos vies. Une pièce superbe et douloureuse, en attendant son épilogue, « Ciels ».

Editions Actes Sud/Leméac

Non disponible au format ebook

"Oeuvres I" de Guillaume Dustan

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Ce qu’en dit l’éditeur :

Mort à trente-neuf ans, Guillaume Dustan (1965-2005) laisse une oeuvre dont l’aspect provocateur n’a pas facilité la transmission. La dispersion de ses écrits entre plusieurs éditeurs et l’évolution spectaculaire de son écriture et de sa pensée ont brouillé son image. À la suite d’Hervé Guibert, Guillaume Dustan est un des grands autobiographes de notre temps. Il fallait, pour saisir l’importance de ses livres, une édition complète.

Ce premier volume des Oeuvres, qui sera suivi de deux autres, regroupe la première trilogie parue aux Éditions P.O.L. entre 1996 et 1998, « Dans ma chambre », « Je sors ce soir » et « Plus fort que moi ». Cette édition accompagnée d’une préface, d’une présentation et de notes pour chaque texte, est dirigée par Thomas Clerc.

Mon avis :

Ecrire sur Guillaume Dustan n’est pas chose aisée… Pourtant, son œuvre aura indéniablement marqué, de 1996 à 2005, l’histoire de la littérature et notamment l’histoire de la littérature LGBT, en y ouvrant, certes aux forceps, un nouvel espace de discours et donc d’écriture. Mais Guillaume Dustan, en dépit des années passées depuis son décès en 2005, garde, et notamment dans ce même milieu LGBT, l’aura d’un écrivain sulfureux, extrême, et surtout peu fréquentable. Je me rappelle qu’en 1998, lors de la parution de « Plus fort que moi », tous lisaient Dustan sous le manteau, un peu comme un acte honteux, impardonnable et transgressif. Dustan dérange, décrit des rapports sexuels non protégés dans ses romans en dépit de sa séropositivité, à une époque (et encore aujourd’hui) où l’enjeu de la prévention était vital afin d’enrayer l’épidémie du SIDA. Mais on ne peut nier son immense talent d’auteur, malheureusement dévalué aux yeux des lecteurs par son encombrante image médiatique qu’il a d’ailleurs lui-même largement cultivée.

C’est pour toutes ces raisons qu’on ne peut que saluer cette réédition des œuvres complètes de Guillaume Dustan, en trois volumes, aux Editions POL, simplement parce qu’il ne reste plus maintenant que ses romans, dont nous pouvons juger désormais avec le recul indispensable… Le premier volume, paru le 15 mai 2013, regroupe ainsi « Dans ma chambre », « Je sors ce soir », et « plus fort que moi », qu’il considérait lui-même comme constituant un tout, sa trilogie « autopornographique ».

Il est aussi essentiel, dans cette réédition, de noter le remarquable travail de Thomas Clerc, notamment ses préfaces superbes qui restituent avec une très grande clarté toute la complexité des romans de Dustan, ainsi que ses notes, qui permettent une véritable mise à portée de l’œuvre pour un public non averti. Puis, il y a ces trois romans, à l’écriture violente, désespérée. Une écriture qui ne s’embarrasse pas d’images ou de métaphores, qui dépeint avec une crudité quasi cinématographique sa propre vie qu’il expose sous les yeux du lecteur, cette vie qui se consume elle-même d’avoir voulu être vécue jusqu’à son extrême limite. Car c’est bien de limites dont il est question, que ce soit dans ses pratiques sexuelles sadomasochistes, l’usage intensif de drogues, ou encore, dans « Je sors ce soir », la boîte de nuit et la musique trance, de ces limites qu’il s’agit de faire exploser, pour s’oublier soi-même, ou bien plutôt, se retrouver enfin.

Une œuvre complexe et dérangeante, à ne pas mettre entre toutes les mains, mais qui m’a, comme à sa sortie dans les années 90, profondément ébranlé. J’attends avec impatience désormais les deux tomes suivants qui viendront clôturer ces œuvres complètes. A découvrir ou redécouvrir.

Editions POL

Disponible au format ebook

"Au hasard la chance" de Michel Tremblay

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Ce qu’en dit l’éditeur :

En 1925, la grande Ti-Lou, la célèbre Louve d’Ottawa, rentre à Montréal. Après une carrière fructueuse au Château Laurier, dans la suite royale où elle a reçu diplomates et hommes du monde, politiciens et ministres du culte, elle plie bagage et file en douce, ses valises rondes d’une épargne acquise au prix de son corps. Diabétique impénitente, toujours fantasque, damsel in distress, Louise Wilson-Desrosiers aura été une guidoune fière, libre, exemplaire…

Lorsqu’elle débarque dans la salle des pas perdus de la gare Windsor, elle se demande quelles surprises la vie peut bien lui réserver. Se présentent alors cinq destinées possibles qui comportent leur lot de risques et d’occasions, de bonne et de moins bonne fortune. Mais dans chacune de ces existences, Ti-Lou devra composer avec plus que le hasard et la chance, car au détour des avenues l’attendent le couteau de la solitude et, pire encore, la peur de se laisser aimer.

Mon avis :

Michel Tremblay est, à tort, un auteur très méconnu en France. Pourtant, il est à ce jour un des plus grands auteurs québécois, et, je l’affirme, un des plus grands auteurs en langue française, tout simplement. Il est d’ailleurs de ceux avec qui j’ai inauguré « L’Ivre de Lire » il y a désormais dix mois, avec « La grande mêlée », qui voyant enfin la réunion des familles Desrosiers et Tremblay à l’occasion d’un mariage, inaugurait une nouvelle étape dans une œuvre résolument foisonnante.

Aujourd’hui âgé de 70 ans, il est l’auteur notamment de 28 pièces de théâtre, 22 romans, sans compter des récits autobiographiques, des scénarios, tant pour le cinéma que la télévision… Une œuvre qui se caractérise par l’exploration quasi généalogique de deux familles, les Desrosiers et les Tremblay, dont les différents membres en deviendront, au fil des années, les personnages récurrents, au service d’une écriture fondamentalement engagée contre une société québécoise conservatrice, catholique et bourgeoise. Mais ce qui la caractérise le plus, reste la profonde humanité de son écriture. Car loin d’être une écriture âpre et combattante, elle se caractérise au contraire par son intense simplicité, au plus près du réel et des hommes, de cette classe ouvrière qui, au fil des années, deviendra son objet et sa finalité.

Dans « Au hasard la chance », comme le titre nous l’indique, il est question de hasard, de ce hasard qui surgit sans crier gare, orientant de manière définitive nos existences… Contre tous ceux qui pensent que nous sommes maitres de nos destins. L’auteur nous dit, dans une interview donnée au journal québécois le « Huffington Post » «Toute ma vie, j’ai été énervé par les gens qui disent que le hasard n’existe pas et qu’on est seul maître de notre destin. Je crois plutôt qu’on ne vit qu’à travers les hasards. Ma mère nous disait à mes deux frères et moi que tout le monde est un hasard, mais que nous étions plus un hasard que n’importe qui, parce qu’elle avait traversé le Canada trois fois avant de rencontrer notre père.»

Car dans ces cinq avenirs possibles qui s’ouvrent devant Ti-Lou, la plus célèbre prostituée d’Ottawa, aucun d’entre eux, que ce soit la mort pure et simple ou l’amour le plus absolu, ne pourrait être prévu… Seuls des détails, des choix, influeront vers telle ou telle de ces destinées.

Et puis, il y a Ti-Lou, certainement un de ses personnages les plus attachant, profondément humaine, experte dans la connaissance du cœur des hommes, sublime de dignité. Une Ti-Lou qui réalise que les années ont passées, et que le temps de changer de vie est advenu. Un personnage féministe comme la littérature ne nous en donne plus, loin de tout misérabilisme lié à la profession qu’elle a choisie, et qui, à l’aube du XXème siècle, aura décidé de demeurer une femme libre, quel qu’en soit le prix.

Je ne peux ainsi que vous enjoindre à lire et à découvrir ce roman de Michel Tremblay, car c’est ce que j’appelle de la Belle Littérature. « Au hasard la chance » est non seulement extraordinairement bien écrit, saura vous faire rire comme pleurer, d’une page à l’autre, pétillant d’intelligence et d’humanisme, mais c’est surtout, fait rarissime dans nos littératures contemporaines, un roman qui ouvre les cœurs, même les plus récalcitrants, et qui, une fois fermé, vous fera vous sentir meilleur. Un véritable concentré d’humanité !

Editions Actes Sud/Leméac

Non disponible au format ebook

"Pile entre deux" de Arnaud Le Guilcher

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Ce qu’en dit l’éditeur :

« L’avion s’est immédiatement mis en branle. Il a pris son élan sur la piste, puis a décollé en nous abandonnant au milieu de nulle part… Comme des clampins, on était plantés là, dans cet environnement inconnu, où on se sentait aussi à l’aise qu’un bus de culs-de-jatte égaré au mondial de la godasse. »

Arnaud Le Guilcher est l’auteur d’En moins bien et de Pas mieux. Avec Pile entre deux, il livre une fable allumée sur les désastres écologiques et financiers.

Mon avis :

Je ne sais pas pour vous, mais moi, en ces temps de crise, je crève d’envie de profiter de vraies vacances ! Ras le bol, en effet, dès que j’allume la télé ou la radio, que j’ai le malheur d’ouvrir un journal plutôt qu’un livre, d’entendre rabâcher les dérives de la finance mondiale, l’inexorable chute de nos Etats au bord de la crise de nerf, et l’agonie de notre planète si consciencieusement saccagée par nos activités… Car oui, l’agent Smith avait raison, l’espèce animale qui se rapproche le plus de l’être humain, c’est le virus : le petit salaud squatte une cellule, la bouffe de l’intérieur, jusqu’à la dernière parcelle de ses ressources, puis enfin se démultiplie, et encore se multiplie, pour, par le biais de sa chère descendance, squatter encore d’autres cellules. Arrive finalement un point de non retour où l’organisme hôte ne peut plus ni lutter, ni être soigné : il est désormais temps d’en trouver un autre… C’est le triomphe de l’infiniment petit sur l’infiniment grand. Nos enfants comprendront l’infinie sagesse des frères Wachowski lorsqu’ils commenceront à coloniser, une cyber-rose entre les dents, les autres planètes de notre système solaire.

Bref, quelques semaines loin de tout ne me déplairaient pas. J’imagine une île, perdue dans le pacifique, avec des plages de sable fin à perte de vue, une eau bleue turquoise m’invitant à venir faire trempette au milieu d’une faune aquatique luxuriante, tandis qu’au dessus de ma tête, ne voleraient que quelques goélands laconiques et majestueux. Quelques semaines pour faire le plein de vitamine D… J’assume, mes rêves n’ont aucune originalité…

Il y a quelques jours, j’en parle à mon libraire préféré… Il me regarde, hilare, et me dit « toi, je ne vois qu’une solution pour te remonter, c’est lire le dernier Arnaud Le Guilcher » ! Le connaissant, je sais que ce doit être un très bon roman, mais qu’il y a certainement anguille sous roche. Il rajoute, goguenard « ce bouquin contient tout ce que tu souhaites, et bien plus encore »… Confiant (je tiens à mon libraire préféré comme à la prunelle de mes yeux, n’en ayant pas trouvé d’équivalent jusqu’à présent, il est donc essentiel de ne pas le vexer), je l’achète les yeux fermés…

Et me voilà ainsi en train de dévorer « Pile entre deux »… Et dévorer est le bon mot, car dès les cinq premières pages, je n’ai plus pu lâcher ce roman tout simplement jouissif. Certes, tous les éléments de mes vacances de rêve y sont réunis, ce satané libraire avait raison! Sauf que ma plage de rêve est envahie de tous les déchets plastiques de la planète, centre névralgique de toute la pollution mondiale, au point de ne même plus pouvoir discerner l’eau de l’océan, que les goélands y sont particulièrement bavards, trop même, qu’un redoutable requin de la finance mondiale bien connu y a élu domicile bien malgré lui, mais est fermement décidé à y faire régner la terreur, et que notre héros, architecte naval embarqué là par accident, y est lui aussi prisonnier, accompagné d’un yogi homosexuel et d’un ordinateur humain surnommé Wiki, ne rêvant que de retrouver sa femme, prisonnière elle aussi, mais croisant  avec d’autres femmes sur des paquebots au large de l’atoll. Et c’est l’odyssée parallèle d’une bouteille d’Arrowhead qui permettra à tous ces destins fracassés de trouver une issue à ce « Lost » déjanté …

Arnaud Le Guilcher signe donc ici une fable délicieuse et loufoque qui ne pourra que vous enchanter par sa drôlerie et son intelligence. D’un sujet grave, il parvient à nous emmener dans une histoire tout simplement ébouriffante. Bref, j’ai adoré, et j’en redemande ! Après « En moins bien » et « Pas mieux », il signe donc avec « Pile entre deux » son troisième roman, une véritable perle de littérature, à découvrir d’urgence aux Editions Stéphane Million !

Editions Stéphane Million

Non disponible au format ebook

"Que nos vies aient l’air d’un film parfait" de Carole Fives

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Ce qu’en dit l’éditeur :

Certains pensent que le divorce, ça ne sépare que les adultes. Années 80. Déferlante rose sur la France. Première grosse vague de divorces aussi. A la télé, Gainsbourg, Benny Hill et le Top 50. Un frère et une soeur sont éloignés. Vacances, calendriers, zone A, zone B. La séparation est vécue différemment par chacun. Chacun son film, sa version, le père, la mère, la soeur. Chacun sa chanson. Un seul se tait, le cadet.

Lui, ne parle pas, il attend. Huit ans, neuf ans, dix ans… Dans les familles, les drames se jouent mais ne se disent pas. Huit ans, vingt ans trente ans… Que nos vies aient l’air d’un film parfait est un livre sur l’amour fraternel, celui qui seul permet de traverser ces années sauvages, ces plages d’enfance.

Mon avis :

Parler de ce très beau livre de Carole Fives, c’est aussi pour moi parler de l’émotion ressentie à sa lecture, non l’émotion que pourrait susciter les seuls mots, les seuls destins de ces personnages blessés par les conséquences des décisions de ceux sensés les aimer, les protéger, mais plutôt une réminiscence d’un passé connu et douloureux, d’avoir été moi-même un de ces enfants, et d’avoir été le silencieux, celui dont la parole ne comptait pas, ne devait surtout pas s’exprimer. Car le plus déchirant n’est pas, comme l’analyse à la perfection Carole Fives, tant le divorce lui-même que l’ensemble des manipulations dont sont victimes les enfants, cette instrumentalisation de ceux qui étaient au départ supposés être les symboles de ces amours si parfaits, pour, en définitive, être transformés en armes de destruction du conjoint désaimé…

Puis, bien plus tard, les évènements passés, lorsque, une fois adultes, verbaliser l’inacceptable devient possible, réaliser que chacun, dans ce jeu de dupes, parent ou enfant, se sera fait son propre film, revisitant le scénario de sa propre histoire. Quelle issue, dès lors, à la douleur ?

« Que nos vies aient l’air d’un film parfait » est un roman d’une profonde justesse sur ceux qui, dans les drames des adultes, n’ont bien souvent jamais la parole, ceux qui désormais, sont condamnés à vivre leur enfance dans l’absence, l’éloignement, et la déchirure. Premier roman de Carole Fives qui avait enchanté en 2010 avec son recueil de nouvelles « Quand nous serons heureux », c’est de nouveau une petite merveille à découvrir aux Editions Le Passage qui auront su cette année nous faire découvrir des auteurs extraordinaires ! A lire, sans attendre !

Editions Le Passage

Disponible au format ebook

"Lettres à Eugène" de Hervé Guibert et Eugène Savitzkaya

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Ce qu’en dit l’éditeur :

En 1977, Hervé Guibert découvre le premier roman d’Eugène Savitzkaya Mentir et lui envoie La mort propagande qui vient de paraître. Ils échangent leurs livres pendant quelques années, se lisent, s’apprécient. Un tournant s’opère en 1982, quand Guibert publie dans la revue Minuit sa "Lettre à un frère d’écriture" où il déclare à Eugène : "Je t’aime à travers ce que tu écris". Peu à peu Hervé s’obsède littéralement de son correspondant, qui garde, lui, ses distances.

L’année 1984 verra l’épuisement progressif de cette passion. Une solide amitié, dès lors, la remplace et les conduit à travailler ensemble pour L’Autre Journal et se retrouver simultanément pensionnaires de la Villa Médicis. Ces près de quatre-vingts lettres échangées entre 1977 et 1987 forment un témoignage d’autant plus unique pour la compréhension de l’oeuvre d’Hervé Guibert, qu’elles sont les seules dont il ait autorisé l’édition : il semble ainsi nous inviter à considérer avec la plus grande attention ce point de rencontre étroit entre la vie et l’écriture, entre soi et l’autre, entre réalité et fiction.

Mon avis :

Le genre de la correspondance est presque totalement tombé en désuétude, supplanté par de nouveaux modes de communication, réseaux sociaux en tête, délaissé pour l’instantanéité du contact, l’illusion de l’éternelle promiscuité. En effet, à l’heure où tout le monde se demande si on peut considérer le Tweet comme un genre littéraire à part entière, peut-être serait-il bon de rappeler que la formule est l’apparat de l’opinion et de la bêtise. Non, il n’y a aucune gloire à composer 140 caractères, et encore moins à en publier des recueils, sauf pour les adeptes des lieux communs et des paroles creuses… Par ailleurs, là où la littérature a toujours été l’expression la plus vive de la liberté, il me semble plus que douteux de faire dépendre son avenir, ou, pour le moins, un de ses développements possible, d’une société commerciale, aussi pratique que puisse être le service qu’elle propose…

C’est donc avec un bonheur immense que je me suis plongé dans ces « Lettres à Eugène », correspondance entre Hervé Guibert et Eugène Savitzkaya, correspondance qui s’étale entre 1977 et 1987. Dans son testament littéraire, Hervé Guibert avait indiqué « Ni recueil de correspondance (à part les lettres à Eugène Savitzkaya s’il le souhaite) ni entretien », permettant ainsi aux Editions Gallimard de clore en avril 2013 la publication de ses œuvres posthumes. Et, ainsi, nous est donné de nous plonger dans dix années d’amitié amoureuse extraordinaires, entre deux écrivains de grand talent.

Amitié qui commence par un échange de livres, lectures de leurs premiers romans respectifs, « Mentir » pour Eugène et « La mort propagande » pour Hervé. De cette lecture mutuelle, nait une profonde admiration de l’un pour l’autre, admiration d’auteurs, passion des mots et de l’écriture. Puis, progressivement, au fil de la lecture, les sentiments s’approfondissent, se précisent dans leur contour, jusqu’à s’écrire… le rythme des lettres s’accélère, et les mots, de plus en plus forts, témoignent de cette amitié mutuelle, puis de l’amour qu’ils se portent, de la frustration liée à l’éloignement, à l’attente, aussi, parfois désespérée, entre deux lettres. Pleines de douceur, d’intelligence, mais aussi par moment de violence, ces lettres, à la fois écriture de l’intime et mise en perspective de soi dans cette écriture, nous ramènent à une époque pas si lointaine où l’appréhension des distances entre les êtres faisaient de  leurs échanges épistolaires des moments intenses.

A nous qui, désormais, nous réjouissons, inconscients, des miracles de   l’immédiateté, d’appartenir à un monde qui célèbre l’abolition des distances comme le triomphe de la technique et de l’humain sur la nature, posons-nous la question, à cette lecture de ce que nous avons perdu : certainement le plaisir de savoir formuler, avec le seul secours d’un peu de papier et d’encre, les ineffables richesses de nos intériorités. Ces « Lettres à Eugène » sont une véritable pépite, à savourer, tout doucement…

Editions Gallimard

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"Cherchez la femme" de Alice Ferney

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Ce qu’en dit l’éditeur : 

Serge est brillant, entreprenant, narcissique. Marianne est sincère, ardente, déterminée au bonheur. Cherchez la femme raconte "l’histoire totale" de leur couple. Sous les yeux du lecteur, il se forme, s’établit, procrée, s’épanouit, subit l’épreuve du temps et la déchirure de l’infidélité… Nos destinées affectives sont-elles libres ? De quel poids pèsent les rêves et les échecs de la génération précédente ? Quelles forces obscures (le passé, l’enfance, l’origine sociale, l’argent, la carrière professionnelle, les convictions, les valeurs) sont à l’oeuvre dans la vie conjugale et menacent cet entrelacs fragile de deux solitudes engagées l’une envers l’autre ? En forme d’étude de caractères, Cherchez la femme est un livre captivant, plein d’intelligence et d’humour, qui démonte a posteriori les mécanismes délicats d’un mariage et, ce faisant, dévoile à ses personnages les secrets de leur modeste épopée.

Avec une écriture passionnée, Alice Ferney observe le stupéfiant voyage du couple, ses ravissements et ses dépressions, ses défenses et ses décompositions. Elle retrouve les mots de l’illusion et ceux de la querelle, ceux du rapprochement et ceux de la défaite. Ceux surtout qui permettent de répondre à la question que l’état de grâce renvoie toujours aux lendemains : qu’est-ce que "s’aimer" veut dire ?

Mon avis : 

« Tous sont morts aujourd’hui,

les tracés se clarifient,

et serge Korol aimerait à savoir

que quelqu’un raconte son histoire. »

 « Cherchez la femme » est un roman fascinant…

Fascinant, pour commencer, par son écriture. Acérée, chirurgicale, elle ne laisse place aux sentiments que pourrait susciter cette extraordinaire analyse des rapports amoureux. Car, comme le dit si bien l’incipit, le temps de l’écriture n’est ici plus le temps de l’action. Non, les dés sont jetés depuis longtemps… L’écriture est ici remémoration, analyse de destins définitivement scellés, et qui ont vécu leur vie comme ils le pouvaient. Mais sous les apparences de ces vies devient possible de décrypter les rapports de force sous-jacents qui ont guidé ces existences. L’écriture a posteriori ne s’encombre alors plus de sentiments, car il n’est plus temps… L’essentiel, c’est comprendre…

Un roman sur le couple et ses déterminismes

Car c’est d’abord l’histoire d’un couple, Serge et Marianne, de leur rencontre jusqu’à… Une histoire banale, d’un homme et d’une femme qui se rencontrent, puis se marient, décident d’avoir des enfants… Qui s’aiment, puis moins, le temps passant, ou plus pour les mêmes raisons… Mais est-ce que ces manières d’agir, de vivre, de se positionner par rapport à l’autre, appartiennent à Serge et Marianne, libres de toute forme de détermination ? Ont-ils pleinement et en conscience choisi chaque étape de leur destinée, jusqu’aux raisons qui les auront fait se choisir l’un l’autre, ou, inconsciemment, sont-ils, même lorsqu’ils s’en sont détachés, les fruits de leurs parents respectifs, Vladimir et Nina, les parents de Serge, Brune et Henri, ceux de Marianne ? Car ce sont bien eux, avec leurs rêves et leurs espoirs, leurs défaites et leurs frustrations, qui seront les clés de la compréhension de ce couple et de son naufrage.

Une invitation à prendre conscience de notre capacité à choisir

Pourtant, à la lecture de « Cherchez la femme », une question se pose : s’ils avaient eu conscience de ces déterminismes, si Serge et Marianne avaient fait ce travail de démêler ce qui était d’eux de ce qui ne leur appartenait pas, auraient-ils pu agir autrement ? Ne sommes-nous que les fruits de nos conditionnements ou avons-nous cette capacité d’avoir le choix et d’influer librement sur le déroulement de nos destinées ? Et c’est là la grande force d’Alice Ferney, sa profonde intelligence, que d’interpeller son lecteur dans l’exploration de ces destins scellés par la mort. Car, tant que la mort n’est pas venue, tant que le dernier souffle n’a pas été expiré, nous avons la possibilité de vivre différemment : si Serge et Marianne avaient pris conscience de ces conditionnements, ils auraient pu effectuer d’autres choix.

Roman magnifique, fresque familiale sans concessions, « Cherchez la femme » est paradoxalement un extraordinaire roman sur la liberté. Car c’est dans l’intimité de nos couples, dans ce que signifie pour chacun d’entre nous l’amour, que chacun se montre dans ce qu’il a de plus vulnérable et de plus beau…

Editions Actes Sud

Disponible au format ebook